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 Écrit par Jean-Paul Duviols - Professeur émérite Université de Paris-IV Sorbonne.

© Vue des Cordillères et des Monuments des Peuples Indigènes, P.58 Humboldt

Après une escale à Guayaquil d’où il eut l’occasion de voir le Cotopaxi en éruption, Alexandre de Humboldt, accompagné du botaniste Aimé Bonpland, parvint à Acapulco en mars 1803. Les deux voyageurs y restèrent à peine cinq jours.

Infatigables, leur curiosité toujours en éveil, ils n’abordaient pas dans un port accueillant. En effet, Acapulco était réputé
comme une baie insalubre où les escales ne duraient que le temps nécessaire. Si le séjour des deux explorateurs a été relativement bref, c’est qu’il leur tardait d’atteindre Mexico. Cependant, Alexandre a mis à profit cette escale pour satisfaire sa curiosité scientifique. Il faut rappeler qu’il n’a jamais été malade tout au long de ses trois ans de voyage et qu’il n’a pas
cessé de mesurer, d’observer, de comparer. C’est ainsi qu’il détermina avec exactitude la longitude de la baie (102°,
9’, 35’’ de longitude ouest par rapport au méridien de Paris et 16°, 50’, 53’’ de latitude nord). Il mesura la température de l’air (28 à 31 degrés le jour, 23 à 25 la nuit).

La Nouvelle-Espagne, où il a résidé plus que partout ailleurs au cours de son mémorable voyage, a été pour lui un
observatoire privilégié, une sorte de laboratoire où il a pu analyser sans passion, mais avec enthousiasme, un monde qui
était resté inconnu aux Européens et aux Américains eux-mêmes pendant trois siècles.

Il dessina le plan de la baie, il herborisa avec Aimé Bonpland, il classifia les plantes, notant l’altitude à laquelle il les avait trouvées suivant sa méthode phyto géographique. Il commença à tracer la courbe des terrains. Cette observation fut systématique tout au long de son voyage, ce qui lui permettra, un an plus tard, d’établir le profil du relief de la Nouvelle-
Espagne entre Acapulco et Vera Cruz, en passant par le plateau de l’Anahuac, comme il l’avait fait pour la péninsule ibérique.

Toujours lors de son bref séjour à Acapulco, Alexandre de Humboldt remarqua que la population du port qui ne s’élevait qu’à 4.000 habitants, faisait plus que doubler lorsque arrivait le galion de Manille. Fidèle à sa méthode scientifique, il ne
s’enfermait pas dans les détails –pourtant nécessaires -, mais il tendait à expliquer les phénomènes observés d’une manière globale. Ce qui faisait son efficacité, c’était d’être servi à la fois par une capacité de travail hors du commun, par une
insatiable curiosité pour le monde extérieur et surtout par une exceptionnelle hauteur de vue.

Il écrivit au vice-roi Iturrigaray, lui demandant la permission de visiter la Nouvelle-Espagne et, dès le 28 mars 1803, il partit
pour Mexico. En chemin, Humboldt s’arrêta pour visiter les célèbres mines d’argent de Taxco. Dès son arrivée à Mexico, il fut
reçu par le vice-roi qui lui ouvrit les archives. A cette époque, la capitale de la Nouvelle-Espagne était –tout comme
aujourd’hui -, la ville la plus importante du continent américain. Elle avait 150.000 habitants, alors que Philadelphie n’en
comptait que 80.000.

La vie urbaine lui permit de se concentrer sur un autre champ d’études. Pendant plus d’un an, il vécut en contact avec la
société des lettrés et des savants mexicains et espagnols. Il l’apprécia à sa juste valeur comme il l’a souligné dans une lettre
à son ami Wildenow dans laquelle il commentait l’absence de fondement « des préjugés qu’ont les Européens de l’Est et du
Nord à l’égard des Espagnols ».  Il noua des relations amicales et fructueuses avec le directeur du Colegio de Minería, Fausto Elhuyar et avec Andrés del Río. Il consulta les archives, visita les principaux monuments de la ville et de ses environs, il s’intéressa aux vestiges préhispaniques dont on venait à peine de soupçonner l’importance. Le voyageur résidant déploya une activité tout aussi stupéfiante que lors de ses déplacements. En fait, Humboldt ne savait pas s’arrêter !

Expert de l’exploitation minière, il ajouta à la visite de Taxco, celle des mines d’argent de Pachuca, de Real del Monte, de
Regla, puis au mois d’août, le riche gisement de Guanajuato, en particulier la mine dite la Valenciana. En passant par
Querétaro, Celaya, Salamanca, il a pu apprécier les champs cultivés qui, à son avis, ne le cédaient en rien à ceux d’Europe.

En septembre, il alla à Valladolid de Michoacán, l’actuelle Morelia. Il sympathisa avec l’évêque San Miguel et avec le chanoine Abad y Queipo, deux ecclésiastiques « éclairés ». Il en profita pour faire l’ascension du Jorullo, près de Pátzcuaro, volcan de formation récente. L’éruption  eut lieu la nuit du 29 septembre 1759. Il avait remarqué que ce nouveau volcan se trouvait sur une « ligne volcanique », dans laquelle naîtra d’ailleurs un autre volcan, le Paricutín, moins de deux siècles plus tard, ce qui
est un espace de temps très court au regard des temps géologiques !

Ses observations, du Vésuve au Jorullo, lui permettront de fonder la théorie magmatique du volcanisme : en nommant
endogènes les roches éruptives et exogènes les roches sédimentaires, il créera deux concepts fondamentaux de la géologie
dynamique. Tout en montrant la première image nette  des formations géologiques du continent américain, il démontrera les similitudes géologiques entre les Amériques, l’Europe et l’Asie : la croûte terrestre est formée d’une
seule et même qualité de roches qui, dans l’ensemble, sont disposées selon les mêmes couches. A ces recherches de géologie fondamentale se rattacheront de nombreuses études sur les gisements métallifères d’Amérique et l’Europe. L’Essai politique
sur le royaume de la Nouvelle-Espagne
est un élément clé dans l’apparition de l’école géographique américaniste moderne.

Alexandre de Humboldt était sans aucun doute le meilleur vulcanologue de son époque : il avait déjà étudié de près le Teide,
le Chimborazo et le Pichincha. Il fit aussi l’ascension du Nevado de Toluca. De retour à Mexico, il observa les grands travaux
du Desagüe qui avait pour but d’éliminer les restes des  lagunes de l’ancienne Tenochtitlán. Il collabora activement avec les
savants du Colegio de Minería où il participa au jury du Collège et où il prononça trois conférences en espagnol.

Il quitta Mexico le 20 janvier 1804, après avoir remis au vice-roi ses Tablas geográficas políticas ou Tableaux statistiques de
la Nouvelle-Espagne
. Il ne s’arrêta que trois ou quatre jours à Puebla, le temps de visiter les obrajes  où ateliers de tissage
qui employaient les Indiens dans des conditions proches du servage. Ces derniers étaient soumis au régime de la tienda de
raya
. Humboldt a insisté sur l’insalubrité de ces établissements, sur les techniques rudimentaires utilisées, sur le temps de
travail excessif, sur les punitions abusives auxquelles les Indiens  étaient soumis. Il a analysé le procédé de l’endettement (el
avance
) dont étaient victimes les Indiens qui y travaillaient, car « l’ouvrier le plus laborieux restait toujours endetté ». (1)

Il calcula l’altitude des deux grands volcans de l’Anahuac, le Popocatepetl et l’Itzaccihuatl, il visita, décrivit et dessina la gigantesque pyramide de Cholula et il fit l’ascension du Cofre de Perote.

 Sur le chemin de Vera Cruz, en descendant vers les terres chaudes de Jalapa, il définit sa théorie des nivaux de végétation, suivant un schéma qui est devenu un classique, celui de la géographie tridimensionnelle. Le 19 février, Humboldt et Bonpland parvinrent à Vera Cruz. Le 7 mars, ils s’embarquèrent pour un second séjour à Cuba.